L’Atlantide est le second roman de Pierre Benoit, paru en 1919 aux éditions Albin Michel, notamment sur la recommandation de Robert de la Vaissière qui y était lecteur. Il est devenu un véritable livre à succès de l’édition française (1,722 million d’exemplaires vendus dont 991.000 en Livre de Poche, au début du XXIe siècle1). Son immense succès fut attribué au besoin des Français d’oublier la Première Guerre mondiale, qui venait de s’achever, par des livres pleins de passion et d’exotisme.
Le livre reçoit le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1919.
L’Atlantide de Pierre Benoit a également donné lieu à plusieurs adaptations cinématographiques.

Pierre Benoit
PLATON & BENOIT
LES TROIS PERSONNAGES PRINCIPAUX
par Françoise Marchand
1 – Morhange

Jean-Marie, François Morhange est né le 14 octobre 1859 à Villefranche (Rhône). Il meurt à 38 ans, dans le Hoggar le 5 janvier 1897. Il est grand. Il a le visage plein et coloré, les yeux bleus, rieurs. La moustache est petite et noire. A 38 ans il a les cheveux déjà presque blancs.
D’une inaltérable bonne humeur, il séduit St-Avit par sa liberté d’esprit et de manières. Gai convive, il récite le bénédicité avant chaque repas. Militaire brisé par un chagrin d’amour il choisit d’abandonner la caserne pour le monastère.

Toute la psychologie du personnage réside en un seul mot : renoncement. Il renonce à la vie civile pour la vie militaire puis à la vie militaire pour la vie religieuse. Le corps n’existe plus chez lui que comme enveloppe de l’âme. Renoncement au biologique pour le spirituel, à l’extériorité pour l’intériorité. Ce qui explique son égale bonne humeur en toutes circonstances. Doutant de sa vocation, ce sont les moines qui l’envoient en mission dans le désert afin d’y éprouver sa foi. St-Avit le compare à St François d’Assise.

Tenant d’une main le sabre, de l’autre le goupillon il va donc s’ériger en redresseur de torts. Du guerrier, il a la puissance et la force, du religieux, la conviction. Instrument de l’un comme de l’autre il peut se sentir responsable, jamais coupable. Ainsi, il se disculpe d’avoir connu «les extases tant préconisées du hashish» en précisant qu’il l’a inhalé «en tout bien tout honneur». La notion de plaisir est chez cet homme liée à la morale. Mais une morale ascétique où l’âme est synonyme de bien et corps synonyme de mal.

Suprême renoncement donc : l’amour d’Antinéa. En cédant aux avances de celle-ci Morhange aurait l’impression de renoncer à lui-même.

Toute la dimension absurde et suffisante du personnage tient dans la réponse qu’il fait à la jeune femme lorsque celle-ci lui rend la liberté ainsi qu’à St-Avit : « Cela me permettra d’orga-niser un peu mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici. Car vous ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens ainsi que quelques canons» (1)

Morhange se prenant pour Dieu et décidant d’anéantir la pécheresse et son royaume. Trois cents hommes et des canons contre une femme seule, n’est-ce pas un peu exagéré ? Le capitaine n’a même pas l’excuse de la passion. Il juge à froid, méthodiquement, délibérément. Il se pose en représentant de la société qui se donne le droit pour protéger ceux qu’elle juge bons, d’empêcher de nuire ceux qu’elle juge mauvais.

A la fois homme, moine et soldat Morhange juge ici une femme. C’est la brebis galeuse mettant en péril les fondements de la société traditionaliste et machiste : «Honneur, Famille, Patrie». Ces «vertus» qui n’appartiennent qu’aux hommes. Cette femme est un péché, un danger, comme d’ailleurs celle pour qui Morhange quitte l’armée pour le monastère : «Elle n’avait qu’un seul mérite, c’est d’être belle». Quant à Antinéa, peut-être est-elle trop belle, trop intelligente, trop libre ?

En renonçant définitivement à s’ouvrir au monde des femmes et aux plaisirs de la chair, Morhange se replie derrière le bouclier de ses frustrations. Il brise définitivement en lui la possibilité de réunification de son être. L’âme n’aspirant qu’à se libérer de ce corps qui l’entrave, Morhange tend vers la mort par haine de la vie. Il ne résiste à aucun désir puisqu’il n’éprouve pas de désir. Or le désir suppose le souvenir du plaisir. Morhange n’a aucun désir pour Antinéa car il ignore tout simplement les plaisirs avec une femme. Morhange n’aime pas. Il veut calibrer la société dans le moule de sa moralité. En condamnant Antinéa, il condamne définitivement la voix de son cœur. Cela lui coûtera la vie.
2 – St-Avit

L’équation s’écrit à l’inverse chez St-Avit. D’abord il ne croit pas en Dieu et sa carrière militaire sert à assouvir en lui son goût de l’aventure, sa passion pour la géologie. La première fois qu’il arrive en Afrique, il a tout juste vingt ans. Il est fasciné : «Je les plains, ceux qui, lorsqu’ils voient pour la première fois les pâles rochers, ne sentent pas un grand coup à leur cœur, en songeant que cette terre se prolonge des milliers et des milliers de lieues. » (2)

Emotif et sensuel il goûte avec bonheur «le baiser avant coureur du désert». Ce que lui offre ce lieu fascinant c’est la possibilité de jouir de la solitude qu’il aime par dessus tout. Car St-Avit a horreur des «exhibitions inutiles» et fuit dès qu’il le peut la compagnie des hommes : «Des gens sont partis, pour ces sortes de voyages, avec cent réguliers, et même du canon. Moi, (…) j’y vais seul. J’en étais à cet instant délicieux où l’on ne tient que par un fil au monde civilisé.» (3)

L’habitude de parcourir seul le désert a développé en lui le sens du danger et lorsqu’il décide d’accompagner Morhange en dehors de l’itinéraire prévu il a l’intuition de commettre une folie. Contrairement à Morhange, St-Avit est ému devant la beauté. Et avant de fondre devant Antinéa, c’est devant le paysage du royaume que, perdu, subjugué, il se met à pleurer.

Si Morhange se caractérise par son aspect minéral, pierre sèche, St-Avit entre dans le domaine de la fluidité, de la flamme. Lorsque l’attente de revoir Antinéa se prolonge, il vit dans une sorte de fièvre mais c’est l’attente qui fait naître en lui une maladive exaspération, pas le fait de savoir qu’il risque sa vie. Car St-Avit sait. Il sait ce qu’une femme peut donner comme plaisir. Et ces plaisirs-là sont immenses. Bien plus importants que les risques qu’ils comportent. Face aux mystérieuses statues d’orichalque dans la salle de marbre rouge St-Avit songe. Sur sa peau passent des frémissements incontrôlables, seuls les jaillissements de la cascade ténébreuse l’empêchent de défaillir.

«Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent naturellement dans la salle de marbre rouge. Comme Antinéa paraît plus grande au milieu de cette ronde de statues blêmes. L’amour a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour être ainsi multiplié ! D’autres femmes, de par le monde, sont sans doute aussi belles qu’Antinéa, plus belles peut-être ? (…) Comment alors cette inclination, cette fièvre, cet holocauste de tout mon être ? Comment suis-je prêt, pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantôme, à des choses que je n’ose même pas imaginer, de crainte d’avoir aussitôt à en frémir ?

Lorsque St-Avit décide quelques années plus tard de retourner dans le Hoggar c’est pour ne pas pourrir sous un numéro d’écrou dans l’ordure d’un cimetière suburbain et miteux, alors qu’il peut finir en statue d’orichalque. Cela lui semble autrement plus passionnant. St-Avit largue le quotidien pour l’aventure. Unique et immense. Il part à la découverte de son île mystérieuse. Antinéa, femme et continent lui révèlera des plaisirs inégalés. Au bout du désir, la mort. Ce n’est qu’à cette prise de conscience que l’on bascule du paraître dans l’être et paradoxalement de la mort dans la vie. Aller et retour d’un être au centre de son labyrinthe. L’homme qui ose ce chemin sortira grandi de son aventure.
3 – Antinéa

Antinéa n’apparaît que trois fois dans le roman. Trois scènes essentielles, illuminées par sa simple présence. C’est cette rareté qui en fait la richesse. Le reste du temps, lorsque les personnages se rencontrent, il flotte entre eux une lumière inconsciente et tenace, l’ombre d’Antinéa. Et c’est tout l’art des déesses, des stars, d’apparaître peu mais de laisser des traces de leur passage dans le regard des êtres, dans la moiteur de leurs mains, dans les battements de leur cœur. A chaque détour du palais il y a dans l’atmosphère parfumée et énigmatique, une empreinte mystérieuse. Celle d’une femme à la fois proche et lointaine, centre et périphérie d’une histoire qui se referme sur elle-même (le dernier chapitre du roman ne s’appelle-t-il pas «Le cercle est fermé» ?) désirée et haïssable par ce fait même. Trois chapitres seulement où l’on peut approcher la déesse, l’entendre rire, la surprendre dans sa nudité et sa détresse, croiser son regard. Sa voix s’imprègne en nous, se grave dans notre mémoire. Elle est comme un douloureux appel dans l’âme des hommes qu’elle croise. Car il est certain qu’elle est inoubliable et c’est de cette impossibilité à se débarrasser de cette empreinte dont souffrent les amants rejetés.

Ils meurent seuls, désespérés, car l’amour creuse en eux un sillon profond qui les déchire. Le plus grave c’est que les amants d’Antinéa meurent sans comprendre pourquoi. Sans comprendre que donner aux uns n’est pas reprendre aux autres, c’est simplement partager. Sans comprendre qu’atteindre la déesse dans le centre de son royaume c’est être initié aux mystères de l’amour, c’est être révélé à soi-même.

Antinéa est un personnage hors du commun. C’est ce qui fait sa splendeur mais c’est aussi ce qui provoque la haine de Morhange. Car il n’a aucun pouvoir sur elle. Antinéa est autonome. Ses origines inconnues l’élèvent au rang de mythe, son physique ambigu à mi-chemin entre la petite-fille et le petit garçon désoriente.

Pas d’enfant pour l’encombrer, elle épouse symboliquement tous ses amants en leur offrant un anneau d’orichalque. Antinéa est une jeune femme libre. Et si elle se propose aux désirs des hommes elle est aussi capable de s’y soumettre mais sans jamais aliéner sa liberté. Et ça, Morhange n’aime pas. Car Morhange n’aime qu’une chose : la tradition, l’ordre établi et le respect des conventions. Il imagine un instant qu’il aurait pu se sacrifier, pour la bonne cause, tel un martyr, mais sa haine de la femme est la plus forte. Il n’envisage pas le sacrifice jusqu’à ce point-là. Et que dire de la monstrueuse réflexion qu’il fait à St-Avit lorsque ce dernier lui demande ce qu’il compte faire avec Antinéa : «Rien dit-il, et c’est assez. Voyez-vous, l’homme a, sur la femme, en la matière (les relations sexuelles) une incontestable supériorité. De par sa conformation, il peut opposer la plus complète des fins de non-recevoir, la femme pas.» (4).

Ce qui sous-entend que dans son esprit, le fait qu’une femme puisse être violée est un signe d’infériorité. Raison pour laquelle seul l’univers des hommes rassure Morhange, celui de l’armée, celui du monastère. Morhange est un spartiate. Envisager, dix secondes, de pouvoir céder à Antinéa le révulse, il préfère la détruire. A l’amour il préfère la mort. Celle-ci est d’ailleurs inscrite en lui comme elle s’inscrit dans son nom. «Mor-hange» n’est-ce pas la Mort de l’Ange exterminateur ? Le sacrifice rituel et nécessaire commis par celui qui porte en lui la Vie : «St-A-vit».

Morhange connaît d’ailleurs si peu les femmes qu’il n’imagine pas qu’Antinéa puisse avoir une telle volonté de vivre qu’elle en arrive à se défendre avec une rare violence et une grande perversité. Elle renvoie coup pour coup. Fini le temps où les femmes se laissaient massacrer sans réagir. C’est leur soumission qui les élevait à l’état de martyres. Antinéa ne veut pas être une martyre. Face au danger, face à la haine de Morhange elle va opposer la jalousie de St-Avit. C’est la seule arme dont elle dispose. Elle va retourner les hommes face à eux-mêmes. Les forcer à se détruire mutuellement. L’anéantissement de l’un par l’autre.

Et si l’attitude d’Antinéa qui fait comprendre à Morhange que c’est son ami qui l’assassine semble odieuse, elle est à la hauteur de l’attitude pareillement odieuse de Morhange promettant à la déesse de revenir l’anéantir.

Antinéa, femme fragile dont les caprices cachent une blessure secrète et profonde. Déesse solitaire dont le besoin d’amour est à la hauteur de l’amour qu’elle peut donner. Contrairement aux apparences, le grand nombre de ses amants ne correspond pas à un désir d’accumulation qui frôlerait la nymphomanie (amoureuse de Morhange, elle interdit que Cegheïr-ben-Cheïkh aille à la recherche de deux espagnols). Non, Antinéa cherche, idéaliste et naïve, celui qui l’aimerait comme elle est capable d’aimer. L’âme avide de pureté qu’est Morhange fait vibrer la dernière descendante des Atlantes car sur ce point ils sont sur la même longueur d’onde. Mais la jeune femme met son corps au service de cette recherche car elle sait que nier l’un au profit de l’autre n’est pas faire œuvre d’équilibre, de justice, au sens platonicien. S’unir à Morhange serait pour elle se «ré-unir». Comme les deux moitiés d’un symbole autrefois divisé. Comme un désir de fusion pour retrouver la sérénité.
L’homme et la femme, si universellement opposés, rendus ennemis par des religions plus avides de diviser pour