Le syndrôme de l’imposteur : malédiction des multipotentiels ?

Assumer la posture de l’éternel amateur dans un monde d’experts

Multipotentielle au quotidien : une réalité compliquée

Dans un article récent, je parlais de la nécessité (pour ma part) d’apprendre et d’entreprendre continuellement pour conserver mon intégrité mentale. La nouveauté amène une excitation et une motivation extrême (parfois épuisantes), alors que la répétition et l’ennui, l’absence de nouveau projet conduisent à des phases presque dépressives. Je suis à l’aise dans tout ce qui est à défricher, à saisir, à dégrossir. Si vraiment le sujet me passionne (comme la géographie que j’ai étudié pendant 7 ans), je vais dans le détail, j’accepte une certaine forme de spécialisation. Mais ce n’est pas là que je suis bien. Je m’y sens vite à l’étroit, enfermée dans une posture, un vocabulaire, une église. On a vite fait d’être déformé par son métier ou sa culture professionnelle. Et surtout, on a vite fait de se retrouver occupé à travailler sur des choses trop pointilleuses, trop spécifiques ou trop perfectionnistes pour rester utiles d’un point de vue sociétal. Ce qui, pour mon cher enfant intérieur, est l’une des conditions incontournables pour décider d’investir du temps dans quelque chose.

Dès que j’ai saisi les grandes lignes, la structure profonde, j’aime passer à une autre structure plutôt que de perdre du temps avec les détails. Même chose avec les pays. Je ne veux pas découvrir pour appartenir et m’ancrer. Je veux découvrir pour connaître, me nourrir. Cela n’empêche pas de produire en chemin des choses utiles aux autres.

Le truc des multipotentiels c’est l’avidité des savoirs, mais aussi et surtout la transdisciplinarité. On aime apprendre de tout, pas par amour du butinage ou par collectionnite, mais parce qu’il faut savoir de tout pour innover, connecter, inventer. L’allégeance pleine et entière à une cause, un lieu, une idée ne sera jamais notre lot.

Nous sommes des nomades du savoir.

Notre principal atout est cette capacité à naviguer entre les mondes et à connecter des choses qui sont perçues par d’autres comme totalement distinctes. C’est là que s’exerce notre réel talent créatif. Etre un éclaireur, un aventurier, un explorateur n’empêche pas d’avoir son fil d’ariane : certains photographient, d’autres écrivent, filment, sont botanistes, anthropologues, océanographes… Nous conservons nos outils et nos approches favorites pour donner sens à cette traversée des différents univers professionnels.

Pour aller bien, j’ai besoin de prévoir du temps pendant lequel rien ne sera prévu. Et ça, c’est difficile à faire avec un emploi traditionnel où l’on est payé pour “faire” ou juste “être là”, et pas pour réfléchir ou créer.

Toutes ces faiblesses et ces vulnérabilités face au monde du travail actuel m’ont conduit à m’isoler (ou me détacher ?) de plus en plus et à devenir solo-preneur, car en entreprise je finis en burn-out ou en bore-out en quelques années (une ou deux en moyenne). Le fait de devoir rester concentrée sur un problème (ou l’absence de “vrai” problème, justement) ou un produit qui ne m’intéresse pas est une véritable torture. Le temps semble interminable, et en même temps je suis écrasée par ce sentiment que je perds du temps. Tout ce temps qui nous est compté et que je pourrais employer à voir, faire, découvrir, produire de nouvelles choses, potentiellement utiles aux autres ! Le sentiment de gâchis ajoute une bonne couche de culpabilité sur l’ennui, bref, je me fâche avec moi-même et je dois démissionner pour sauver ma peau. A chaque fois, je reste des mois sans pouvoir “travailler” au sens juridique du terme, car je dois récupérer. En revanche, ma productivité personnelle remonte en flêche et je développe beaucoup de nouvelles idées. C’est compliqué de devenir autonome financièrement en France avec de telles contraintes (quand, à l’étranger, il m’était plus facile de me retourner et d’improviser). Je suis toujours en train d’essayer de vivre de mes projets entrepris en solo.

Quand le sujet du job m’intéresse (projet, ambition, vision, leadership), je m’investis tellement que j’atteins les limites de mes capacités physiques et mentales très vite. Sans une hiérarchie bienveillante et un minimum de supervision, j’ai beaucoup de mal à me cadrer. A l’inverse, la moindre malveillance, compétition malsaine ou négativité me met extrêmement mal à l’aise. J’ai déjà refusé des emplois pour lesquels j’avais été retenue au moment de rencontrer mon/ma superviseur direct ou les membres de l’équipe (j’ai aussi démissionné de plusieurs CDI pour cette même raison). Le problème (et le super pouvoir) de beaucoup de multipotentiels est l’hypersensibilité émotionnelle. Nous sommes des “empathes”.

Fortement connectés au monde et aux gens, nous percevons surtout les émotions qui transparaissent d’une personne, sans forcément prêter beaucoup d’attention au discours. Il nous est tout simplement impossible de détacher le travail de l’émotionnel : notre intégrité morale et nos valeurs passent en priorité, tout le temps, partout. Pas moyen de négocier avec nous-mêmes, qu’il soit question d’un job ou d’autre chose.

C’est par ailleurs la définition des valeurs. Si vous pouvez les déposer sur la table de nuit le soir et dormir tranquille, ce ne sont probablement pas les vôtres.

Les capacités d’adaptation et les capacités intellectuelles ne sont pas un problème. Je pense honnêtement être capable de m’adapter à n’importe quelle tâche moyennement complexe, pourvu que les choses se passent dans une ambiance humaine saine. En revanche, le fait de devoir endosser un rôle et d’adopter une posture fausse n’est pas possible. Du coup, ça exclue beaucoup de jobs (vente, marketing, publicité, sécurité, négoce, business, finance, droit…) et surtout ça rend la recherche difficile car contrairement aux procédures en vigueur, je ne peux pas vraiment définir de titre de poste a priori. J’aime aller rencontrer beaucoup de gens, “faire mon marché”, observer (beaucoup), réfléchir, essayer de me projeter, voir les lieux, “sentir” l’ambiance, décrypter les relations entre les personnes et les services. Ensuite seulement je suis en mesure de dire si le job est envisageable ou pas. Voilà aussi pourquoi le modèle anglo-saxon me correspond beaucoup plus. On embauche quelqu’un pour l’ensemble de son potentiel, puis on le laisse évoluer au gré des opportunités dans l’entreprise, et de ses motivations personnelles. Si ça ne colle plus, on se quitte bons amis, et on trouve ça normal qu’une personne n’envisage pas de rester pour toujours.

La plupart des employeurs intelligents aujourd’hui recherchent des potentiels, et non des acquis, car on ne connait pas encore les compétences précises qui seront nécessaires demain. On sait juste qu’il faudra être capable de les apprendre vite, et qu’il faudra connecter entre elles des choses qui ne le sont pas encore.

Voilà aussi pourquoi les start-up ou les TPE peuvent être des terres d’accueil pour les multipotentiels avides de polyvalence et bourreaux de travail. Les grosses entreprises qui sont branchées intraprenariat aussi. Mais attention à ce que la bienveillance soit de mise.

J’y reviendrai dans un autre texte, mais la question de gagner sa vie en étant multipotentiel est une vraie problématique, source de beaucoup d’angoisse dans notre monde, et surtout dans notre pays qui fonctionne encore de manière assez rigide sur le plan de l’emploi. Sans parler du fait que la majorité des “multipotentiels”, mais aussi des surdoués et des hauts potentiels adultes (souvent les mêmes) s’ignorent. Ils et elles naviguent donc à l’aveugle, poussés par la pression sociale et matérielle à devoir gagner de l’argent, se conformer, sans outil ni arme pour se construire une vie “normale” tout en respectant leur personnalité profonde.

Multipotentiels et sentiment d’imposture : une fatalité ?

Les personnes au tempérament nomade sont forcément mal à l’aise dans la sédentarité qui leur est contre-nature. Rester quelque part n’est pas forcément un problème en soi si les choses sont provisoires. Par contre, l’angoisse monte quand le fait de rester s’accompagne d’une certaine pression à devenir une personne référente, un expert qui doit désormais être sûr de lui et décréter des choses qui ne sont pas toujours complètement vraies, ou authentiques. Il faut “endosser un rôle”, une façon de parler, un vocabulaire, une attitude qui correspondent aux standards du métier, et qui sont très difficiles à assumer pour une personne chez qui le sens éthique est très fort.

J’ai par exemple une amie québécoise, passionnée, brillante et extrêmement cultivée (elle parle 5 langues), qui travaille dans la recherche supérieure en sociologie et en histoire depuis plusieurs années. Chaque fois qu’il s’agit de prendre la parole lors d’un colloque ou de présenter les résultats de ses recherches, elle se sent horriblement mal à l’aise. Face à l’assurance oratoire de certains chercheurs, mon amie se remet en question et se demande si elle a bien sa place dans le monde académique, alors que la qualité de son travail et l’énergie qu’elle y investit sont nettement supérieures à la moyenne.

Les multipotentiels doutent, par nature. Ce sont des personnes plutôt introverties qui n’aiment pas dominer, et préfèrent collaborer, harmoniser, fonctionner en intelligence collective ou alors travailler complètement en solo. Explorateurs des savoirs, ils ne peuvent jamais être sûrs de rien puisqu’ils ne savent pas encore ce qui va se présenter demain. Ils sont peut-être plus conscients que la moyenne des gens du caractère relatif de ce qu’ils font. Là où la pression de la compétition pousse tout le monde à affirmer des choses pour convaincre, affirmer, paraître “expert”, vendre plus et plus vite, les multipotentiels ne peuvent aller contre leur intégrité personnelle. Ils sont souvent dépeints comme des personnes hésitantes, à qui on ne peut pas confier trop de responsabilité, ou comme de mauvais leaders.

Là encore, c’est la norme extravertie qui joue en notre défaveur. Longtemps, on a cru qu’il fallait être une grande gueule pour être un bon leader. Aujourd’hui, on se rend compte que ce serai plutôt l’inverse, et que le monde aurait à y gagner si les introvertis prenaient les commandes. Les métiers (et les défis) de demain seront aussi beaucoup plus complexes et transdisciplinaires que ceux d’aujourd’hui.

Un terrain qui devrait enfin permettre aux “multis” mais aussi à toutes les personnalités introverties et créatives d’enfin prendre la place qu’ils méritent, et d’enfin sortir du sentiment d’imposture.


Chercheuse indépendante, géographe de formation, Anne-Laure Fréant est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur duGuide du retour en France 2016. Elle anime une communauté de plus de 6000 personnes revenues de l’étranger sur les média sociaux, conseille quotidiennement ceux qui “reviennent d’ailleurs”, écrit régulièrement des articles sur les intelligences multiples, le voyage, la quête de soi et les nouveaux modes de travailler. 
Lui écrire : annelaure@retourenfrance.fr

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